Le mot du Président fondateur de l'IHMeC : Serge Tisseron
La mémoire de chacun au service de la résilience de tous
Chaque catastrophe a une Histoire : c’est la tentative de reconstituer le passé au plus près de la réalité. Mais elle a aussi de multiples mémoires : ce sont les expériences vécues, et parfois en partie imaginées, des protagonistes du drame et parfois de leurs témoins. Mémoires et Histoire sont dans un échange permanent. L’Histoire officielle permet de créer une mémoire collective qui échappe au risque de l’oubli, tandis que les multiples mémoires individuelles lui donnent le poids de souvenirs et d’émotions qui la rendent vivante. La première est en quelque sorte l’ossature du souvenir tandis que les secondes sont ses muscles et ses nerfs. Autant dire que leur articulation est indispensable. A défaut, les multiples mémoires individuelles risquent de privilégier le factuel et l’exceptionnel aux dépends d’une vision plus large. Quant à l’Histoire officielle, elle est menacée de passer sous silence des mémoires individuelles qui ne s’y rattachent que partiellement, voire qui la démentent, et elle peut à la limite fragiliser la cohésion sociale en donnant l’impression à certains membres de la communauté que leur histoire à eux en est absente.
Le site Mémoiredescatastrophes.org se veut un outil au service de cette indispensable complémentarité. En accueillant tous les témoignages sans souci de vérifier leur authenticité, nous souhaitons en outre rappeler que la mémoire n’est pas que devoir, mais aussi invention, et que son rôle principal est moins de commémorer des morts que de créer de liens entre les vivants de façon à organiser un avenir différent.
Qui peut y contribuer ? Les victimes, bien sûr, mais pas seulement. Ceux qui y ont assisté à des drames collectifs sans en être affectés personnellement dans leurs biens ou dans leur chair, et tous ceux qui en ont entendu parler, notamment de la part des victimes directes, peuvent aussi en témoigner. Et bien entendu aussi les sauveteurs, dont le point de vue n’est jamais extérieur aux souffrances auxquels ils ont dû faire face. Chacun de ces protagonistes apporte non seulement un regard différent, mais aussi complémentaire du fait des spécificités inhérentes au positionnement de chacun. Et cette complémentarité participe aussi à la résilience des générations actuelles et futures en les préparant à faire face à des drames dont on sait aujourd’hui qu’ils sont inévitables.
La connaissance des événements du passé nourrie des échanges intergénérationnels autour d’eux constitue en effet une clé essentielle de la capacité de nos enfants à surmonter les aléas du futur. Elle leur permet de prendre conscience de leurs possibilités et de se penser comme acteur en lien avec les autres. Elle participe de cette façon à ce que la résilience porte de meilleur : la confiance en soi et dans le monde, sans exclusive. Cette rencontre a un cadre naturel, c’est la famille. C’est à travers les multiples échanges familiaux que les mémoires individuelles donnent sa chair à l’Histoire en même temps qu’elles y trouvent leur cadre et leurs limites, comme les pièces d’un manteau d’Arlequin. C’est pourquoi le site Mémoiredescatastrophes.org est placé sous le signe des échanges entre les générations.
La banque de témoignages qu’il a pour vocation de constituer se veut un support pour des démarches d'éducation et d'enrichissement culturel et citoyen. Il facilitera les travaux de recherche et l’édition de documents permettant de construire une politique de prévention dans laquelle chacun soit un acteur informé. Car les catastrophes appartiennent à notre histoire, et, comme pour toute histoire, la meilleure manière de ne pas courir le risque de la vivre à nouveau est de la connaître.
C’est maintenant à chacun de s’en emparer.
Serge Tisseron
Président Fondateur de l’IHMeC
La résilience : l’affaire de tous
De multiples significations
Le mot « résilience » a des significations multiples qui s’appliquent aussi bien aux matériaux qu’à la psychologie et à la vie des groupes. Appliqué aux matériaux, il désigne leur capacité à reprendre et conserver leur forme après une déformation : c’est en ce sens qu’on parle de matelas résilients. Sur le plan individuel, il peut définir une qualité attachée à une personne, un processus ponctuel lié à un stress ou à un traumatisme, ou encore une force d’adaptation qui se manifeste avec plus ou moins d’intensité dans toutes les circonstances défavorables de la vie. Sur le plan collectif, il désigne la capacité d’un système à s’adapter aux agressions et aux catastrophes qui l’affectent. Il peut se décliner par discipline : économie, finances, écologie, sciences, ou avoir un sens historique en insistant sur les grands moments qui ont correspondu à sa prise de conscience.
Les limites chronologiques de la résilience sont tout aussi fluctuantes. Pour ce qui concerne la résilience considérée comme phénomène individuel, elle commence dans les années 1950 avec les travaux fondateurs de Emmy Werner, Norman Garmezy et Michael Rutter, et propose de prendre en compte dans le devenir humain les facteurs de protection autant que les facteurs de risques, autrement dit tout ce dont dispose une personne plutôt que ce qui lui fait défaut. Quant à la résilience collective, elle commencerait en 1974 avec le choc pétrolier, qui a entraîné la prise de conscience brutale que les ressources de la planète n’étaient pas infinies et qu’il importait de penser à l’idée d’un développement durable. Elle a connu un deuxième moment important avec la catastrophe de Fukushima le 11 mars 2011. L’idée de résilience collective apparaît aujourd’hui de plus en plus comme une question liée au développement durable, et qui peut faire l’objet de projets ciblés et de mobilisation citoyenne, alors que la résilience individuelle reste encore une question sujette à polémique.
Une résilience en quatre phases
Pour y voir plus clair, pourquoi ne pas utiliser les diverses orthographes possibles ? Le mot « résilience » désignerait une qualité, conformément à son usage courant, notamment dans le domaine de la résilience des matériaux. Le processus de résilience pourrait s’écrire avec un « a », « résiliance » : cette appellation le rapprocherait des mots « reliance » et « survivance » et permettrait de souligner qu’il s’agit d’un travail jamais terminé. Enfin, la « Résilience » (avec un « R » majuscule) serait la force qui nous permet de négocier avec les ruptures de l’environnement et les bouleversements intérieurs qui en résultent. Elle intervient dans les événements exceptionnels comme un accident, une maladie ou un deuil, mais aussi au cours des phases normales du développement telles que la crise d’adolescence, celle du milieu de la vie, la ménopause ou l’entrée dans la vieillesse. La seule chose qu’on en connaît est qu’elle existe, et la seule question qui importe est de savoir comment la renforcer partout.
Mais à partir du moment où la Résilience est considérée comme une force, il parait insuffisant de limiter sa définition à la capacité de faire face à un traumatisme et de se reconstituer après lui. Cette force intervient à quatre moments successifs de telle façon que le dernier est aussi le premier d’un nouveau cycle [2].
Se préparer
Tout d’abord, la résilience est la capacité de se préparer au traumatisme. On sait aujourd’hui qu’avoir une bonne insertion familiale et sociale est un facteur de résilience, tout comme le fait de connaître la nature des traumatismes auxquels on peut être confrontés.
Résister
Le deuxième moment de la résilience est, sans surprise, la capacité de résister au traumatisme.
Se reconstruire
La troisième moment est la capacité de se reconstruire, c’est-à-dire de mettre fin à la situation de crise en reconstituant ses capacités.
Consolider le rétablissement
Enfin, ce rétablissement serait lui-même précaire si la résilience ne comportait pas un quatrième et dernier moment : la consolidation. Quand la catastrophe est arrivée, et une fois que la crise a été jugulée, les séquelles peuvent en effet rester nombreuses. Il s’agit de séquelles physiques, mais aussi psychologiques. La consolidation du rétablissement est une phase à part entière de la résilience. Certaines personnes peuvent en effet avoir la capacité de se rétablir rapidement, mais sans consolider leur rétablissement. Ce sont les « pseudo-résilients » : ils « encaissent le choc », sont psychologiquement blessés, mais se comportent comme si de rien n’était. Le problème est qu’un drame ultérieur, parfois de bien moindre importance, peut rouvrir brutalement leur blessure jamais cicatrisée et produire un effondrement sans rapport avec la situation. L’absence de consolidation des traumatismes précédents contribue à rendre particulièrement vulnérable aux suivants.
En même temps, cette quatrième phase rejoint la première et constitue le début d’un nouveau cycle possible. Consolider les acquis du rétablissement est en effet une façon de se préparer aux traumatismes ultérieurs possibles.
La synergie des résiliences
La résilience collective sert les résiliences individuelles, et chaque résilience individuelle participe à la résilience collective. Le site memoiredescatastrophes.org est précisément au service d’une telle synergie.
Le premier temps, celui de la préparation aux catastrophes, est grandement facilité par le fait d’avoir eu des échanges avec des personnes qui en ont vécu de semblables et qui ont communiqué sur la manière dont elles l’ont gérée.
La capacité de résister à la catastrophe et de se rétablir après elle peut également bénéficier d’un tel site, bien que de façon moindre.
Mais surtout, le quatrième temps du cycle, celui de la consolidation, bénéficie grandement de la capacité d’établir des contacts et des rencontres autour du vécu de chacun. L’invitation faite à rejoindre une communauté avec laquelle partager ses expériences participe à la consolidation de la résilience, tandis que les échanges intergénérationnels préparent les nouvelles générations à faire face à des situations imprévisibles.
Le site memoiredescatastrophes.org participe ainsi au projet de réduire la vulnérabilité des populations en renforçant leur capacité à anticiper, à résister et à se relever après une catastrophe, ainsi qu’à s’adapter en consolidant les acquis de l’expérience.
Il est en accord avec la loi de modernisation de la sécurité civile promulguée le 13 août 2004 qui fixe pour objectif de mobiliser l’ensemble des compétences impliquées dans la prévention et l’organisation des secours concernant les risques technologiques, naturels ou de nature terroriste. Cette loi pose en effet notamment que « la sécurité civile doit être l’affaire de tous » (sensibilisation des populations, apprentissage généralisé des gestes de secours, nouvel élan pour le volontariat chez les pompiers, redéfinition du rôle des associations, ...) et qu’il est essentiel « d’encourager les solidarités ».
Serge Tisseron, Président fondateur de l'IHMeC
[1] Glenn E.Richardson, The Metatheory of Resilience and Resiliency, Journal of clinical psychology, voL.58, (3, 307-321 (2002).
[2] Cette façon de voir rejoint la contribution des armées à cette réflexion, notamment celle du Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (N°202/DEF/CICDE/NP du 12 décembre 2011).